Le 6 novembre 2025, l’Autorité de la concurrence a sanctionné Doctolib à hauteur de 4,6 millions d’euros, pour abus de position dominante, dans le secteur de la prise de rendez-vous médicaux en ligne et des solutions de téléconsultation.
Ces marchés fonctionnent comme des plateformes à effets de réseau. Plus il y a de praticiens, plus les patients viennent. Et plus les patients viennent, plus de praticiens s’inscrivent.
Dans ce contexte, l’Autorité retient que Doctolib occupe une position dominante, au moins depuis 2017 sur le marché de la prise de rendez-vous en ligne, et dès 2019 sur le marché de la téléconsultation.
Mais être dominant n’est pas interdit. Le sujet c’est l’abus : l’usage de cette puissance économique pour restreindre le choix des clients, fermer l’accès au marché, ou rendre la concurrence plus difficile.
Mais dès lors qu’est-ce qui est reproché à Doctolib ?
Quelles sont les pratiques considérées comme abusives ?
L’Autorité ne vise pas un geste isolé. Elle décrit un ensemble de pratiques qui, selon elle, a réduit la liberté de choix des praticiens et compliqué l’accès au marché pour les concurrents.
Première pratique ciblée : les clauses d’exclusivités figurant dans les contrats d’abonnement Doctolib, entre 2017 et 2023. En pratique, elles limitaient l’usage de services concurrents par les praticiens. Elles pouvaient aller jusqu’à la suspension ou la résiliation.
L’Autorité souligne un point aggravant : ces clauses auraient été maintenues malgré des alertes de la direction juridique interne. Autrement dit, le risque aurait été identifié, mais les clauses seraient restées en place.
Deuxième pratique : les ventes liées. Pour accéder à “Doctolib Téléconsultation”, il fallait d’abord souscrire à “Doctolib Patient”. La téléconsultation n’était donc pas accessible de manière autonome. Pour un cabinet médical déjà équipé ailleurs, cela renforçait la pression à basculer vers l’écosystème Doctolib, au détriment de ses concurrents.
Enfin, troisième pratique : l’acquisition de l’entreprise concurrente MonDocteur en 2018. L’opération n’avait pas été contrôlée au titre des concentrations, faute de dépasser les seuils de notification. Mais l’Autorité y voit une « acquisition prédatrice », destinée à neutraliser un concurrent.
Et c’est là l’évolution majeure. L’Autorité applique, pour la première fois, la jurisprudence Towercast de la Cour de Justice de l’Union Européenne : même sous les seuils, une acquisition peut être examinée si elle renforce une position dominante et produit des effets d’éviction. Le terrain n’est plus celui du contrôle des concentrations, mais celui de l’abus.
Quels enseignements en tirer pour les entreprises ?
Premier enseignement : si vous êtes en position dominante, vos contrats deviennent un sujet de concurrence. Une clause “standard” peut devenir problématique si, dans les faits, elle enferme le client ou bloque des alternatives.
Deuxième enseignement : attention aux offres packagées quand un service est incontournable. Si l’accès au service B impose de prendre le service A, l’Autorité peut y voir une vente liée susceptible d’être qualifiée d’abusive.
Troisième enseignement : une opération de concentration sous les seuils n’est plus « sans risque » par principe. Si une entreprise dominante rachète un acteur clé et que l’opération renforce durablement son pouvoir de marché, elle peut être analysée a posteriori au titre de l’abus. D’où une insécurité juridique accrue.
Quatrième enseignement : l’antitrust est aussi une affaire de gouvernance. Les alertes internes, les arbitrages, les validations et la traçabilité comptent. Une direction juridique qui alerte doit être entendue, et l’entreprise doit pouvoir prouver qu’elle a traité le risque.
Nos conseils
Commencez par passer au crible vos contrats types, surtout si vous avez une position forte sur votre marché. Recherchez les exclusivités, les obligations implicites, et les clauses qui rendent la sortie du contrat difficile.
Ensuite, passez vos offres packagées au test concurrence. Question clé : le client peut-il accéder au service B sans être contraint de prendre le service A, et dans des conditions équivalentes ? Si non, documentez des raisons objectives et vérifiables, et vérifiez qu’il n’existe pas de solution moins restrictive.
Enfin, encadrez la croissance externe avec une revue concurrence systématique, même sous les seuils. Demandez-vous si le rachat retire au marché une alternative crédible, et si l’opération peut accélérer un verrouillage, surtout dans les marchés à effets de réseau.
À retenir : être dominant n’est pas un problème, mais cela vous donne une responsabilité particulière. Si vous pensez détenir une position dominante, soyez vigilants : vos contrats, vos offres et même vos opérations d’acquisitions sous les seuils ne doivent pas verrouiller le marché au risque de constituer un abus.